J’ai quitté Ljubljana il y a pile deux mois.

Et ça va, ça va, ça va.

J’écris maintenant ici, si jamais ça vous dit !

:)

11 septembre 2011 link 1 note

où la boucle est bouclée

« De toute façon, tu vas habiter dans plein de pays, puis tu vas te rendre compte que la Slovénie c’était le mieux. Alors tu vas revenir. »

Tu avais l’air si sûr de toi quand tu as dit ça dans la nuit que ça m’a fait sourire, moi je n’en sais rien. Le champ des possibles est infini, tu le sais bien. Je t’ai raconté comment la boucle était bouclée, comment un des premiers mots que j’avais appris en slovène, c’était krompir, pomme de terre, et comment quelques jours plus tôt, j’avais découvert que imam krompir, littéralement « j’ai une pomme de terre », signifiait je suis chanceuse. Je suis chanceuse, incroyablement. La vie m’aime bien, je ne sais pas. Lundi dernier, j’ai appris que j’avais validé mon M1 avec 15 de moyenne ; mardi, que j’étais acceptée au M2 de Lyon. Je sais pour quoi je rentre. Je sais pourquoi je rentre. Je sais aussi pourquoi, bien sûr, il m’est difficile de partir. Les dix derniers jours ont été touchants d’attentions, de petites merveilles, une kalimba offerte par mes colocs et dont je ne me sépare plus, un bonbon en forme de cœur glissé dans la main pour le moment où l’avion décollera – mais au moment où l’avion a décollé, je dormais déjà. Une pochette tricotée, un poème en slovène, des chocolats, des fleurs en papier, des livres et des boucles à accrocher à mes oreilles, et puis des mots aussi, des mots surtout, de ceux qui comptent, qui compteront.

Les dix derniers jours ont connu un festival de théâtre de rue, de chouettes spectacles, des heures à danser, à rire, à jouer, des pique-nique qui s’étirent, des parties de badminton, des piano-voix, des enveloppes par paquets, des restaurants thaï, des heures à discuter qu’on ne voit pas passer, de longues soirées à Metelkova, des concerts de jazz et de musique indienne, des schnaps au « sang d’ours », et puis et puis et puis.

On a passé ma dernière nuit slovène au château. C’était une idée qui datait de plusieurs siècles déjà, il fallait finalement la concrétiser. On avait déjà essayé quelques fois, mais toujours dans des retours tardifs où on perdait le courage d’aller chercher des duvets et de monter. La solution, c’était d’y aller tôt, et d’y rester, de « quitter la ville » l’espace de quelques heures, comme un premier au revoir à la belle Ljubljana que j’ai trouvée si attachante. Un premier au revoir et à la fois, une sorte d’hommage, quelque chose comme ça.

J’ai passé la journée du samedi à faire mes sacs et à cuisiner, et les copains sont arrivés le soir, on est montés au château avec nos maisons sur le dos, des saladiers, tire-bouchon, instruments de musique, couvertures, nappes, jeux de société, appareils photo, tarte aux oignons, légumes et autres, dictaphones, mousse au chocolat, balles de jonglage, lampes de poche, bougies, duvets, chaussettes, opinel, baume du tigre & co. C’était rigolo – mais un peu lourd. Arrivés là-haut, on s’est installés dans l’herbe, et on a attendu que les autres copains débarquent. On n’était pas très sûr de qui serait là, de qui pointerait le bout de son nez, parce qu’il y avait déjà plein de gens que j’avais étreints avant qu’ils ne partent en vadrouille. Et puis au fur et à mesure, le cercle s’est agrandi, les gens ont appris à se connaître plus par leurs voix que par leurs visages, rapport à ce qu’au sommet du château la nuit, on ne voit rien. Nous avons fait une déclaration de guerre aux moustiques, quand M. est arrivée avec un spray expressément commandé quelque temps plus tôt. Je tournais autour du cercle et m’arrêtais à chaque fois un long moment, j’avais envie d’être partout et avec tout le monde, mon éternel problème sans doute.

Quand la nuit a avancé, le cercle s’est resserré à nouveau, il fallait dire au revoir encore et toujours, comme au quotidien depuis deux semaines, et mes larmes se bloquaient quelque part entre mon cœur et mes yeux. On est restés à six, il faisait froid et humide, on dormait et on se réveillait, on chuchotait, on parlait plus fort, et puis quand tout a commencé à être orangé, on a pris nos couvertures et on est allés s’assoir au bord du ciel, pour mieux voir. On a chanté un peu, on a pris des photos de nos fatigues, de notre tendresse, on a mangé des boules de coco et envoyé par télépathie des remerciements à J. qui avait amené une bouteille de jus d’orange – ce n’était plus l’heure du vin. On a salué avec de grands signes de main les gens qui venaient faire leur balade (quotidienne ?) au château, et je ne pensais pas qu’il y en avait autant, si tôt. On est resté un long moment, jusqu’à ce que le soleil soit déjà chaud et qu’on se demande comment la nuit avait pu être si humide. On a remballé les affaires et on est redescendus. A l’appart’, on a défait les sacs, j’ai terminé le mien, j’ai pris un bloc de post-it et j’ai écrit des tas de mots de toutes les couleurs que j’ai collés partout dans la chambre des colocs, pour dire merci. J’ai étreint encore, jusqu’à ce que le taxi arrive, et puis c’était fini.

Sur la côte, il y avait B. qui m’attendait, et on a roulé jusqu’à l’Italie où j’ai pris mon avion. Quelques heures plus tard, j’étais à Bruxelles, je suis heureuse de ce long way home, infiniment.

« De toute manière, tu peux aussi voir les choses autrement : home, c’est ici, et maintenant. »

Merci à tous et toutes de m’avoir suivie. Slovénie, vidi, vici s’arrête ici :)

13 juillet 2011 link 2 notes #ljubljana #départ #home

all she wants is a home away from home

5 juillet 2011 link 2 notes #home #musique #départ

où l’on se précipite au festival LENT, et autres aventures ordinaires

Il y a une sorte d’urgence de la vie, une précipitation du corps, et à la fois, un rythme détaché de tout, solitaire et serein. Au milieu de ça, il y a une prise de conscience qui ne se fait que trop bien, qui ne se fait que trop loin, je suis déjà partie, comme me le soufflent les multiples billets de train pris pour les deux mois à venir, mais je suis encore là, je suis là plus que jamais, je serai toujours là avant de n’y être plus jamais – quelque chose comme ça. Est-ce que je pars vraiment dans dix jours, est-ce vrai qu’il reste trois fois rien, qu’il faudra enlever les images de mon mur, arrêter les petits-déjeuners à pleurer de rire de trop de bêtises, et la simplicité d’ici ?

Il y a un cinglant tourbillon, une baffe vivifiante. Il y a une liste de choses à faire avant de partir qui s’allonge au fur et à mesure que le compte à rebours rebourre. C’est que les copains ont été horrifiés quand j’ai parlé de ma liste de ce qui manquerait – paraît-il que c’est légèrement masochiste. Alors au lieu de ça, le Moleskine bordeaux a surgi sur la table du café, et a tourné entre les mains, on y a gribouillé un grand pique-nique, une nuit de camping sauvage au château, un repas végétalien, un exposé sur l’Ex-Yougoslavie, un match de badminton, un piano-voix, ce genre de choses.

On est partis en classe verte la semaine dernière. Je dis « verte », mais en fait, c’était plutôt bleu et rouge et jaune et orange et de toutes les couleurs, et je ne sais pas dire à quel point j’ai aimé ces jours-là au milieu des montagnes et des éclats de rires des enfants. La crème solaire, les gamins réveillés trop tôt, les cinquièmes à regarder les photos de la journée, les balades, la chasse à l’ours chantée mille fois, et j’ai eu le malheur de leur apprendre la chanson du Bougalou (bou gal ou, bou bou ga lou OUH) – plus ridicule, tu meurs, et ma 6ème de me signaler à la fin de la semaine que « c’est ce que vous m’avez appris de mieux de toute l’année », okay. Et puis encore les danses traditionnelles, le feu de camp, les confidences des enfants, les trucs qu’on leur fait croire (même pas honte), les récits au moment des repas, les chronomètres pour les douches, le soleil qui tape, la menthe sauvage pour le thé, et ces petites mains qui se glissent dans la tienne quand tu ne t’y attends pas.

Une fois de retour à Ljubljana, j’ai enchaîné sur la confection-finition de masques d’animaux jusqu’à très tard pour le spectacle de la BISL le lendemain, où il y a eu des étreintes d’enfants incroyablement spontanées – et donc terriblement touchantes, et avec toutes les surprises/attentions/hugs qui s’enchaînent depuis, je suis en train de me forger un caractère de fer – non je vais pas pleurer maintenant vas-y appuie-toi au bureau si t’as les jambes qui tremblent dis que t’as une poussière dans l’œil c’est pour ça que tu n’arrêtes pas de passer ta main devant les yeux et ARRETE de bégayer bon sang tu dois avoir l’air débile, là. Oui, c’est encore en construction, j’avoue.

Et alors que je n’avais pas encore défait mon sac de classe multicolore, j’en ai rempli un autre pour partir en week-end improvisé à Maribor après un énorme-déjeuner (variante du petit-déjeuner), avec des pancakes cuisinés par un chouette Amerloque. Bref, Maribor – renommé lors d’un passage antérieur (dans une autre vie) Mari-boring, parce que bon. On allait donc à Mariboring (roh, je suis mauvaise langue, c’est chouette Maribor, juste pas le dimanche à 15h quand on ne connaît pas) pour un festival, appelé LENT. Oui, vous avez le droit de rire. En même temps, ç’aurait pu être pire, il aurait pu se dérouler à Bled, hein. (Vous savez, Bled, là où y’a une île au milieu d’un lac dans lequel j’étais tombée). Et le festival Lent à Bled, Dieu seul sait ce que ça aurait donné. Hm.

Donc, week-end de festival. Qui ressemblait à tout, sauf à un week-end de festival, en fait. Mais qui était supra-cool quand même, hein. C’est juste qu’on avait mis du temps à décoller (peut-être à cause du nom du festival), et qu’en Slovénie à 23h, ben, y’a plus grand-chose. Je devrais commencer à le savoir, pourtant. Mais on a quand même bu des bières en écoutant du jazz, squatté le Metelkova (= le squatt de Ljubljana, dont je vous ai parlé mille fois en disant à chaque fois que je vous en reparlerais plus, ouais ouais…) de Maribor, joué au Wizard, dansé sur de la musique eighties, et rencontré un sosie du gars dans Grease. Yep. Le dimanche, notre copain S. nous a invités dans sa ferme, alors on est montés dans les collines pour aller pique-niquer, ramasser des cerises (et faire des batailles de noyaux, bonjour, nous avons six ans), saluer les tortues (il en a 2000 !) (oui hein) et les biches sur le bord de la route, et profiter de l’incroyable lumière qui baignait le chemin du retour – je ne me lasserai jamais.

C’est la dernière semaine d’école, ma 3ème avait écrit au tableau « le brevet c’est bien passer » mais elle m’a assuré qu’elle l’avait fait exprès pour voir ma réaction (normal), mais je n’en suis qu’à moitié certaine. Hier soir, j’ai cuisiné aux saveurs de l’Asie puisque tout se mélange tout le temps, et le riz violet se colore à Ljubljana, l’Amerloque nous a fait croire que les baklavas étaient végétaliens (et la marmotte, elle met le chocolat…) mais c’était bon quand même. J’attends des notes d’examens et une réponse d’un M2 qui m’a donné l’impression d’être le plus désorganisé de la planète mais également celui que j’avais terriblement envie de faire alors on va dire que le premier point ne compte pas.

Et puis j’ai encore des dizaines de choses à vous dire, mais c’est ça, que j’essaie de saisir, cette urgence de la vie, du sommeil qui ne vient pas, cet éblouissement, ce chantage des sentiments, ce fracas des émotions, cette précipitation. Onze nuits, à moitié, à l’infini, à reculons. 

30 juin 2011 link 8 notes #metelkova #festival #ef #BISL

How do you trust your feelings when they can just disappear like that?

Blue Valentine, Derek Cianfrance.

19 juin 2011 link #cinéma

où l’on liste ce qui manquera

C. m’a envoyé un mail il y a quelques semaines, il y demandait si je serais encore dans mon “pays natal” le 9 juin. Beh oui. Alors il a débarqué à Ljubljana, et dans le mail qui m’expliquait ses plans, il avait écrit AVTOBUSNA POSTAJA LJUBLJANA en majuscules, deux fois, à quelques lignes d’intervalle. Je me suis demandé s’il avait copié-collé le nom depuis un site. (Ce qu’il a confirmé.)

Je me suis revue il y a deux ans. Je faisais la même chose. Toutes ces consonnes d’un coup, c’était compliqué, c’était tarabiscoté. J’écrivais Vzgojno izobraževalni zavod Višnja Gora dans un mail, mais c’était un mensonge, des raccourcis clavier. J’avais un peu peur, je me demandais comment je réussirais à m’approprier cette langue, à comprendre ses accents, ses cas. Dans une grande maison quelque part dans le sud de la France, j’ouvrais une méthode d’Assimil et à chaque page, j’écarquillais les yeux. Je pensais que j’apprendrais quatre mots, que de toute manière, tout le monde parlerait anglais.

Tout le monde parle anglais. Sauf la personne avec qui j’ai vécu mes premiers neuf mois. Alors j’ai appris la langue, à cause de ça et de tout un tas d’autres raisons. A cause des élèves du lycée où je travaillais. A cause des enfants du vrtec. A cause de ma passion pour la linguistique, dont je n’avais pas tout à fait conscience. Je devrais dire grâce à, plutôt. Parce que c’est une langue qui me plaît, qui me parle, qui m’enchante. Je fais tout un tas de fautes de grammaire, mais je parle, je parle, je parle, ça fait rire les gens.

Cet après-midi, je suis partie faire une longue balade à vélo. Sur le chemin du retour, je me suis retrouvée sur la route qui va de l’aéroport au centre. Et je me suis souvenue de ce que l’homme qui était venu me chercher m’avait dit, dans la voiture, à ce moment-précis, “i know exactly what you feel right now”, et j’avais trouvé ça fou, parce que moi-même je n’étais pas très sûre. Une fois dans le centre - mais je ne savais pas encore que c’était le centre, j’avais vu une papeterie avec des Moleskine en vitrine. Je m’étais dit que ça irait.

J’ai arrêté d’écrire dans des carnets depuis que je suis arrivée, mais ça a quand même été.

Ces dernières semaines, j’ai rempli des cartons, et il me reste une chambre presque vide. A mille kilomètres d’ici, mon père récupère mes affaires, et m’envoie des textos en codes secrets pour réclamer la mission suivante. Ca rend tout ça moins amer. Dans la chambre presque vide, sur le matelas à même le sol, il me reste vingt-deux nuits à (ne pas) dormir.

Parfois, je me demande pourquoi j’ai décidé de partir tant tout est évident, simple, facile. D’autres fois, je sais, et ça ne s’explique pas. J’ai eu un entretien pour le master que je voudrais intégrer à Lyon, ça s’est bien passé je crois, et on m’a dit “vous êtes quelqu’un qui a trop de projets plutôt que pas assez, je me trompe ?”, et j’ai bien été obligée de dire que non, le monsieur ne se trompait pas. J’attends la réponse, et les résultats des examens rouennais, pour envisager la suite.

Mon été se construit petit à petit, je vais donner à la SNCF tout l’argent que je ne lui ai pas donné depuis trois ans que j’habite à l’étranger, et je fantasme mon mois d’août. En attendant, c’est ici, là, maintenant, encore.

C’est le barbecue sur la terrasse au quatrième étage de l’immeuble de G., c’est les averses où l’on danse sous la pluie (et où l’on attrape la crève) (détail), c’est les cakes bananes-rhum qu’on emballe à peine sortis du four parce qu’on est en retard, c’est les pique-nique, les spectacles de rue, les matins paresse, les bords de la rivière, et la chaleur des pierres.

Avec les colocs, nous n’avons pas encore mis d’annonce pour l’appart’, et Andrej sur le balcon dit we have to find someone half as good as you and it will be fine, et les yeux me piquent. D’ici, je liste ce qui me manquera.

Vingt-deux nuits.

Le sourire d’Andrej avant de prendre une bouchée de tarte au citron ou du fabulous chocolate cake, les heures sur notre galerie-balcon à refaire le monde et la sensation du chez-soi en poussant la grille, en entrant dans la cour inondée de soleil, l’huile de pépins de courge dans les salades, le saladier où l’on se sert à la fourchette au milieu de la table, les épices turques dans les plats, les glaces chez Cacao, la pâte de tofu, l’ajvar, la potica aux graines de coquelicot, la skuta salée et poivrée sur le pain frais, le mlekomat - la machine à lait frais.

Vingt-deux nuits.

Les allures de village des rues à deux pas du centre de Ljubljana, les plaids à l’automne et au printemps aux terrasses des cafés, le vin chaud blanc, le pain aux graines de la boulangerie à côté de chez moi, les bureks à 4h du matin avant les retours à la maison, les duos piano-accordéon-flûte-voix avec D., les mimiques de Polona, la maison de Smolnik, les bières pas chères, les têtes connues à chaque fois que je passe à l’institut, le fait que tout soit près, que tout soit calme aussi, apaisé, les bêtises des collégiens, Elliott !

Vingt-deux nuits.

La langue, les déclinaisons, les formes grammaticales, le fait de pouvoir en rire, les repas végétaliens du mardi soir à Metelkova, suivis des concerts à Celica comme des habitudes, des rituels ancrés, le quotidien version trilingue, le groupe de conversation slovène du jeudi après-midi avec que des internationaux et les voisins de café qui nous lancent des coups d’oeil étonnés, les salades de mes colocs, le chat Čič, les yaourts à la vanille maison achetés sur le marché, les fruits et légumes gratuits à la fin, les bouteilles de jus de pomme artisanal, le(s) vélo(s) pour aller partout, tout le temps, le fait d’avoir oublié ce que c’était que les transports en commun et la voiture, les montagnes au bout des avenues.

Vingt-deux nuits.

Les enfants de l’école française, les parties de Wizard, la montagne et la mer dans la même journée, le tourbillon créatif de Metelkova, la théière qui siffle, la machine à pain, les verres de schnaps, Bohinj, mon bout du monde d’ici, la moquette rouge du Kinodvor et les heures passées au café du cinéma, les films en anglais, sous-titrés en slovène, les vroča čokolada s smetano, les ballets les soirs de juin sur la place Prešeren.

Et puis, et puis les gens évidemment.

[…]

En fait, c’est toujours la même histoire, toujours différemment.

18 juin 2011 link 9 notes #ljubljana #Slovène

There is a theory which states that if ever for any reason anyone discovers what exactly the Universe is for and why it is here it will instantly disappear and be replaced by something even more bizarre and inexplicable. There is another that states that this has already happened.

Douglas Adams (via aeloquence)

via posté le 8 juin 2011 link 23 598 notes

On dirait que tu me fais de la concurrence en matière de plans foireux !
- On dirait, oui.
- Comment tu gères tout ça, d’ailleurs ?
- J’essaie de ne pas y penser.

C’est ici que l’on se quitte, Jonathan Tropper

(le bonheur de retrouver la lecture)

31 mai 2011 link 3 notes #lecture #plan foireux

où “c’est nul” de pas écrire, mais “c’est nul” ne veut rien dire

Chère L., 

Je n’écris plus, je ne fais que ficher ; je ne lis plus, je ne fais que stabiloter ; pourtant je vis toujours, plus grand, plus vite, plus que jamais. Je prends l’avion dans quelques heures, je ne sais pas combien exactement, je n’ai pas encore vérifié. Ces voyages ne m’angoissent plus depuis longtemps - mais m’ont-ils déjà angoissée ?, même si hier je me suis quand même rendu compte que mon passeport était périmé, et que j’avais jeté ma carte d’identité par mégarde à la poubelle. C’est qu’il y a beaucoup de choses à gérer, et je me suis mélangée. Mais c’est bon, je l’ai retrouvée !

Aujourd’hui, j’ai fait des bonds en avant. J’ai posté un dossier de candidature qui a demandé (à moi et à d’autres, que je remercie) beaucoup d’heures de travail, et j’ai acheté mon billet d’avion, le vrai, celui qui me fait rentrer/partir. J’ai mis bien plus de temps que d’habitude, c’est que j’hésitais, c’est que c’est un peu triste quand même, de déclencher un compte-à-rebours d’un clic. 10 juillet. Alors j’irai à Bruxelles d’abord, immédiatement, avec ma maison sur le dos, comme dirait May, pour retrouver les copains de ma maison d’avant avant, quand j’étais à Dublin et qu’on chantait déjà “j’veux pas rentrer dans ce pays, j’ai pas l’moral j’ai pas envie, ils nous en voudront pas, allez on rentre pas”. Avec ma maison sur le dos, donc, avec ma théière en fonte, celle qui pèse si lourd mais finalement non.

Je prends l’avion demain - tout à l’heure maintenant, je vais voir Paris. Ca a fait rire Matias, qui n’en finit plus de me présenter comme “la fille qui vient de Paris” juste parce qu’il aime voir que ça m’horripile. Puis je pars à Rou*n. Comme l’an dernier au M*ns, c’est une ville inconnue, une ville qui va accueillir mes copies de partiels, seize en l’espace de six jours - te rends-tu compte ? Pour l’instant, ça me paraît un peu insurmontable, mais j’imagine qu’à la quatrième épreuve, ça devient naturel. Peut-être même un peu avant.

Avant ça, et après, il va y avoir des gens, des présences précieuses, que je n’ai pas serrées dans mes bras depuis longtemps. Je ne sais plus faire la bise, je me suis fait la réflexion la semaine dernière en rencontrant des Français, mais ça reviendra.

Quand je suis arrivée à Budapest, il y a trois semaines, j’ai d’abord pensé que c’était très grand, que je ne pourrais jamais réhabiter dans une si grande ville, et puis après quatre jours à vadrouiller seule ou aux côtés de la jolie M., à me prélasser aux bains, à découvrir des endroits plus que chouettes, j’ai trouvé Ljubljana minuscule, presque étouffante. Puis j’ai repris le pas, le rythme. Mais quand même, je me verrais bien vivre là-bas. Je me vois bien vivre ailleurs.

On a fêté la rentrée à l’école en faisant un gâteau au chocolat au micro-ondes à 8h pour pouvoir le manger à 10h. Parce que c’est nul, de ne fêter que les départs en vacances. D’ailleurs, j’ai interdit à mes collégiens de dire “c’est nul”, parce que ce n’est pas assez précis, comme vocabulaire, c’est vide de sens. Donc maintenant, dans la classe, on n’entend plus K. dire à B. que “les garçons, c’est nul”, mais que “les garçons, c’est fade et insipide”, ce qui me fait quand même beaucoup rire.

"A mes collégiens". On m’a fait remarquer aujourd’hui que je disais toujours "my kids", mais comment dire autrement ? C’est qu’on en passe, du temps ensemble. C’est que ça me plaît.

Tu sais, mon vélo a failli me tuer - j’ai une grande histoire d’amour avec les vélos, tu noteras. C’est Andrej qui m’en a réparé un autre, un bleu, d’un bleu comme la mer à cinq heures de l’après-midi. La nuit dernière, j’ai rêvé que je déménageais sans lui dire au revoir - à Andrej, pas à mon vélo, et c’était terrible, je me suis réveillée en sursaut.

Sinon, au milieu des cours, des fiches, des stabilos, de Saussure et de Chomsky, des différences entre francophonie et Francophonie, il y a toujours des repas végétaliens, des pieds nus, des balles de jonglage au fond du sac, des coups de soleil. Des mots d’allemand, des groupes de conversation slovène, des concerts, des confidences. Parce que je ne sais pas tout suspendre pour ne me concentrer que sur une chose, ce n’est pas assez moi. Alors c’est autre chose qui en pâtit. Ce sont mes lectures, mon courrier, mon temps d’écriture, de réflexion, de silence.

Mais voilà, sois-en sûre, soyez-en certains, je pense toujours à toi, à vous, et j’ai hâte de retrouver les heures de juin, délivrées de toute tension, où l’on ne se posera plus de questions, si ce n’est dans la queue devant le glacier, est-ce que je prends pistache ou bien citron ?

Je t’embrasse, à très vite !

21 mai 2011 link 17 notes #écriture #ef #master FLE #france #voyage #vélo

où c’est trop mélangé pour être intitulé

Ce sont les vacances-révisions. C’est un savant équilibre, un dosage imparfait qui autorise quand même coups de soleil, soirées au bord de la Ljubljanica (les Lyonnais, imaginez les berges en moins bondées et en moins djembéisées), repas cuisinés à quatre mains, achat de billets de train pour l’été à venir (l’été avenir…), pièce de théâtre qui m’a fait pleurer de rire, couchsurfeurs/squatteurs à volonté, et bouteilles de thé/averses (rayez la mention inutile) glacé(es).

On a fêté mon anniversaire, avec des fleurs, des bonbons qui datent de l’ex-Yougoslavie, des attentions plus que touchantes, des vannes à n’en plus finir (pour compenser, parce que bon, faut pas déconner), et un gâteau végétalien à tomber. J’étais juste perturbée parce que je n’arrivais pas à dire quel âge j’avais.

A part ça, la Slovénie vit un peu au ralenti ces jours-ci, la faute au week-end dernier, au lundi de Pâques, au mardi de pont, au mercredi de fête nationale, aux jeudi-vendredi de congés posés, au week-end, au 2 mai férié parce que comme on fait la fête le 1er, il faut bien le lendemain pour pouvoir s’en remettre. Toute une philosophie.

Du coup, pas de courrier pendant une semaine. Et pour l’hystérique des lettres comme moi, une semaine sans courrier, et ce, la semaine de son anniversaire, c’est dur. J’ai l’impression de participer à un programme de désintoxication.

En parlant de désintoxication (> intoxication > virus > vous allez comprendre), samedi dernier, au milieu du soleil, des bières entre copains, des rires, et de l’insouciance de début de vacance, on est tombés sur une manifestation organisée par pré-ados déchaînés. Ils réclamaient la venue de Justin Bieber en Slovénie. Oui oui oui. Avec des slogans "Forget about the swine flu, it’s all about Bieber fever". (D’où ma transition sur les virus.) Ils avaient fait les choses bien, y’avait même un groupe Facebook. Comme quoi, on n’est jamais à l’abri de rien.

Tout ça me mène donc tout naturellement à vous parler du café. (Si si). Parce que j’ai réalisé voyez-vous qu’il n’y avait pas de cafetière en Slovénie. Oui, il m’a fallu un an et demi. C’est qu’avec mon cappuccino une fois tous les trente-six du mois, ça ne m’avait pas choquée ma foi. (J’aime bien utiliser “ma foi”, c’est parfaitement désuet.) (D’ailleurs, dans le cadre d’une étude sociolinguistique, j’ai besoin de votre avis : dites-vous régulièrement “cela dit” ?) Bref, les cafetières. Parce que les Slovènes boivent du café turc.

Ce qui me rappelle un des premiers épisodes de mon aventure Višnjagorienne (le village où je travaillais l’an dernier) : le directeur préparait le café pour toute l’équipe (si cette phrase vous semble étrange, souvenez-vous que la Slovénie a été communiste), et il en était extrêmement fier. Il avait terriblement hâte de me le faire goûter. Mais j’avais refusé. Ce qui m’avait fait perdre 1000 points dans son estime, et retourner à la case départ sans passer par la banque. Mais je ne regrette pas, je me serais mal vue faire semblant d’aimer le café pendant un an.

Sans rapport aucun cette fois, j’ai rempli une boîte et une valise de “trucs dont je n’aurais plus besoin d’ici juillet mais en fait peut-être que si mais comment je peux décider ah mais c’est horrible nooon je ne veux plus partir laissez-moi tranquille aaaah” pour les donner à ma copine Lau qui était de passage à Ljubljana (et qui criait krompir dans les rues pour voir comment les gens réagissaient).

Et puis sinon, ce soir je pars à Budapest rejoindre cette demoiselle, parce que dans “vacances-révisions”, y’a quand même “vacances”. (Mais la demoiselle en question est prof de FLE, parce que dans “vacances-révisions”, y’a aussi “révisions”.)

Du coup, je ne serai pas en Slovénie pour le premier mai alors qu’ici, c’est un peu la folie, mais mon coloc Andrej a dit qu’il fallait toujours laisser des choses pas faites à un endroit pour avoir des raisons d’y revenir. Ca me parle tellement.

Sur cette note philosophie qui vient clore ce post bordélique, hasta luego, bis bald, ciao, et puis je me suis remise à l’allemand, c’est (= mon accent, les mots qui me viennent en slovène, le verbe qui se fait la malle et qui va voir ailleurs, etc.) plutôt rigolo.


Ce n’est pas ma vie que je cherche ici, c’est le mouvement.

Les silences à venir, Marc Le Piouff

24 avril 2011 link 3 notes

où Amélie Poulainska* existe, je l’ai rencontrée

*le -ska, c’est pour que ça sonne slovène.

Y’avait de la magie dans l’air, aujourd’hui. Pas qu’à cause des vacances qui ont commencé, même si j’avoue que je les guettais un peu, après avoir expliqué dix-huit fois cette semaine ce qu’était un complément circonstanciel - sans grand succès il me semble (ce sera la surprise de la rentrée).

Non, y’avait de la magie dans l’air, parce qu’il y avait aussi des bougies vendues pour le Japon, et les dizaines de grues en origami en symbole d’espoir, la chanson de l’ours (pas celle-là, une autre !) que nous avait apprise Sayaka chantée à la maman de S., tellement émue de l’entendre, des robots fabriqués par les enfants tous bluffants en leur genre, des parts de gâteau offertes, des oeufs en chocolat mystérieusement et anonymement déposés dans mon casier, des activités toutes bêtes qui marchent incroyablement bien en cours de FLE, et la présence encore de cette homme et de cette femme qui jouaient de la musique en chantant hier dans la rue et qui m’ont donné, bien involontairement, une énergie incroyable.

Quand je suis rentrée de mon cours à la BISL, je me suis retrouvée au milieu d’un flash-mob sur un passage piéton, pour sensibiliser les voitures aux droits des cyclistes. Tous les vélos se tenaient là, avec des flyers “la Slovénie est à nous aussi”, je me suis glissée entre eux, immobile, on a laissé passer deux feux.

C’était déjà un peu fou, tout ça. Inattendu, joyeux, coloré.

Et puis un peu plus tard, j’ai rejoint les copains, pour fêter les vacances en jonglant-thé-glacéisant. On a attaché nos vélos devant Tivoli, avec mon cadenas en U qui se ferme par une barre au bout, et on est restés dans la forêt jusqu’à ce que la nuit tombe.

Quand on est revenus, j’ai d’abord vu qu’il manquait la barre. J’ai pensé en premier : “Oh non, je n’ai plus d’antivol”. Puis, “c’est fou, la barre a disparu, mais mon vélo est toujours là !”.

A ce moment-là, je m’estimais déjà sacrément chanceuse.

J’ai jeté un oeil au porte-bagages. On y avait posé la barre, et avec elle, une énorme et magnifique fleur jaune.

J’ai franchement hystérisé.

Aujourd’hui, y’avait de la magie dans l’air, est-ce que vous la sentez ?

23 avril 2011 link 1 note #ef #vélo #BISL #choc culturel

où ça frôle le pâtéthique

(et je ne parle pas que du titre !)

Ce post est sponsorisé par les végétar/liens de tous bords et de tous pays.

L’autre dimanche, je suis allée travailler chez ma copine P., je suis arrivée sur le coup de 15h30, et elle m’a demandé : “tu as déjà mangé ?”.

Y’a pas à dire, plus d’un an et demi après, je ne me suis toujours pas habituée au rythme de repas des Slovènes. C’est quoi, votre truc, les gens ? “Tu as déjà mangé ?” mais tu parles de quoi ? C’est votre brunch, votre snack, votre dîner, votre souper, votre midi, votre 14h, votre malica ? Le goûter, vous connaissez pas, par contre, viens là que je te mange une tranche de bacon à 10h et que ça ne me pose pas de problème - Amélie pourquoi tu me regardes comme ça ?

Et puis cet après-midi, y’a mes colocs qui, juste avant de partir au resto (à 17h30), ont mangé une salade composée. Ca me rappelle mon copain A. Un jour on avait dit “bon, on se voit dimanche en fin d’aprem alors”. Et il m’avait appelée la veille, “en fait, tu ne voudrais pas venir un peu plus tôt ? Pour le lunch…”, “ah euh c’est carrément plus tôt, ça !”, “ben, vers 16h quoi…”

L’été dernier, quand j’ai quitté au bout de cinq jours la ferme où je devais travailler pendant un mois, mon excuse officielle - celle que j’ai pu ressortir en faisant l’andouille(tte) et sans avoir les larmes aux yeux, c’était “non mais attends, ils me servaient du jambon cru et de la saucisse-pâté pipi à 9h30 alors qu’on avait mangé un bol de céréales à 8h. Je suis pas un ventre sur pattes quoi. Ou alors si, mais pas que.”

Bref.

Ceux qui sont venus me voir vous le diront, il y a à peu près autant de choix au rayon charcuterie que dans le tableau des pronoms personnels - qui en a déjà traumatisé plus d’un.

Bon. Continuons dans le traumatisme collectif. Si je vous dis “pâté”, ça vous évoque quoi, à vous ?

Ouais, voilà.

J’en suis sûre, que du glamour. Y’a qu’à voir, “la tête dans le pâté”, déjà, ça annonce la couleur.

Eh ben les Slovènes, ils se sont dit qu’ils allaient contrebalancer le sex-appeal du pâté en lui faisant une publicité d’enfer. Le tout en créant un fabuleux partenariat entre nos deux pays.

(Ok, la vidéo est croate, mais on l’a aussi ici. La preuve.)

Non mais sérieux.

Du coup, quand on est en sortie scolaire et qu’on passe à côté d’un groupe d’enfants qui comprennent qu’on est français, ils glissent des “voulez-vous pâté avec moi ?” avec des airs salaces. Ca fait peur. Plus que vous n’imaginez.

J’aurais pu faire plein de mauvais jeux de mots pour terminer, mais non, je vais me retenir. Juste, ceux qui demandaient pourquoi j’avais décidé de rentrer, maintenant vous comprenez ?

20 avril 2011 link 3 notes #nourriture #cuisine #Slovène #choc culturel

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Cher T., 

En ce moment, il y a des liens qui se défont. D’autres qui se resserrent, de manière virevoltante, inattendue, mais espérée. Des liens qui bougent, qui se nouent, d’autres qui deviennent élastiques, qui s’effilochent. Je pense à cette chanson de Delerm, à ces “amis inséparables qui se sont séparés”, ça nous palpite, ça me parle.

J’écrivais à S. la dernière fois qu’on me demandait si savoir que le temps était compté ici (oh, t’ai-je dit ? je rentre à Lyon, dès cet été) n’empêchait pas de faire de nouvelles rencontres, de s’investir dans des relations. Je lui écrivais aussi que ma réponse était “Non, mille fois non”. Tout ça a changé, je n’ai plus ces relations à la vie à la mort (il n’y a qu’à nous regarder tous les deux !) et je continue de découvrir de nouvelles têtes plusieurs fois par semaine, je continue à parier sur des fils, et j’aime les voir se tisser et s’emmêler.

Evidemment, ça crée des tas de questions. Pourquoi lui, pourquoi elle, pourquoi eux, pourquoi nous ensemble, pourquoi on s’attache, pourquoi toi sans moi, pourquoi c’est encore mieux, pourquoi c’est pas comme avant. Qu’est-ce qui restera, comment, pourquoi, pour combien de temps, qu’est-ce qu’on doit faire maintenant pour ne pas regretter plus tard.

Je ne mets pas de points d’interrogation, sinon ça va me donner le vertige.

Aux pourquoi lui, elle, vous, toi, j’ai des réponses. Quelques unes. Il reste de l’inexplicable, bien évidemment, des alchimies parfois, mais sinon, il y a que je peux remonter aux racines, que je peux dire à toi, aux autres, à chacun, pourquoi je t’admire, ce que tu m’apportes, ce que j’aime de moi quand je suis avec toi. 

Est-ce que tu comprends ?

La dernière fois, je marchais à côté du grand corps de Matias, et soudain il m’a arrêtée, comme ça, au milieu de la rue, et m’a dit, “Amélie, qu’est-ce que tu apprends de moi ?”. Et je lui ai répondu.

De toi j’apprends la façon dont la langue peut rouler les r, j’apprends des bouts d’Amérique du Sud dans ta voix, j’apprends les oiseaux, j’apprends les conversations téléphoniques en espagnol (ah oui, je me suis mise à l’espagnol, ça coule tellement de source, après le slovène…), j’apprends le fait d’être passionné, j’apprends qu’impossible n’est pas argentin, j’apprends l’équilibre entre désinvolture et implication, j’apprends le plaisir de la solitude.

Il y a quelques temps, C. a posté ce très beau texte sur le blog d’atelier d’écriture, ce texte frissonnant. J’ai aimé, j’aime son écriture élégante, et je me souviens de cette discussion laotienne où elle disait ne pas se sentir prête à écrire de la fiction. Si tu savais comme je suis heureuse qu’elle ait sauté le pas.

Ca sert peut-être aussi à ça, les liens. Pas à brûler des étapes, mais à sauter des pas. C’est important je crois.

J’ai lu ce texte plusieurs fois, et je l’ai mis dans un coin de ma mémoire, dans le coin qui dit, les choses précieuses, les choses de la boîte à confiance d’Hanneton, les choses qui comptent.

J’ai essayé de faire la liste des gens qui m’avaient influencée sans le savoir. C’est une liste difficile à faire. Mais il y a des phrases qui restent. De celles que je répète, parfois, mais pas ici, pas comme ça, dans une lettre ouverte. Des phrases qui me grandissent, et dont j’ai parfois compris le sens des mois, des années plus tard.

Et puis c’est mardi soir que le texte m’est revenu.

Mardi était fou de printemps, ivre de joie, sans savoir pourquoi. J’avais récupéré D. devant Le petit café, on allait au repas végétalien de Metelkova. On avait donné rendez-vous à R. que j’étais ravie de rencontrer, et puis là-bas, on a retrouvé I., on a mangé comme des rois, et puis il y a ce garçon qui est venu pour discuter avec I. Je le connaissais de vue, ce garçon. Quand il s’est installé avec nous, j’ai lancé un grand “Živijo” et il a répondu en ouvrant de grands yeux et en s’écriant “HAN ! Qu’est-ce que c’est ?!!”.

Ce qui était évidemment totalement inattendu. D’abord parce qu’il était slovène et que je ne m’attendais pas à entendre du français dans sa bouche. Mais ensuite, et surtout, parce que c’était moi. C’était exactement mon intonation quand je chante “la chasse à l’ours”. Et je ne chante pas la chasse à l’ours tous les quatre matins, si tu vois ce que je veux dire - mais me croiras-tu ?

D’où yeux ronds. Des deux côtés. Le garçon me demande si je ne me souviens donc pas de cette soirée, quand Alicja était là, et que je lui avais appris cette chanson, qu’elle s’approchait des gens dans la rue, et qu’elle faisait l’ours. Si, je m’en souviens, mais je ne me souviens pas que lui était là. C’était l’an dernier. Quelque part en mai. Il s’en est passé des choses, depuis.

Et puis il y a cette fille qui arrive, et qui me dit, “c’est vrai que c’est toi, la fille de la chanson ?”. Alors voilà, il s’avère que ce garçon dont je ne connais même pas le prénom, depuis dix mois, à chaque fois qu’il a besoin de dire “Kaj je to?” dit à la place “HAN ! Qu’est-ce que c’est ?” avec les gestes des bras et tout ça. A cause de moi.

Est-ce que tu trouves aussi cela fou, toi ?

Je réfléchis toujours à l’influence que les gens ont sur moi, mais jamais à l’inverse. Et toi ?

Je ne peux pas dessiner des yeux et des sourires sur des mandarines sans penser à toi. Je ne peux pas aller à Bruxelles non plus ; j’y vais quand même, bien sûr. Là-bas, il y a une fille qui répond à mes “pourquoi on s’attache ?”. Ca compte.

Je ne réfléchis jamais à l’influence que je pourrais éventuellement avoir sur les autres, à l’image qu’on laisse. Sauf en ce moment. En ce moment, si, j’y pense, beaucoup. A cause des liens qui se défont, et qui me laissent un goût amer - que va-t-il rester de tout ça. A cause de tout le reste aussi. Et puis sans raison particulière.

Au début de l’année, je m’étais présentée quand des garçons étaient arrivés à l’appart, et ils avaient dit : “ben on te connaît, Amélie, tu es la fille de la mousse au chocolat !”. Alors voilà, s’il y en a qui gardent cette image de la fille qui passe la moitié de sa vie à chanter des chansons pour enfants, et l’autre moitié à pâtisser, je crois que ça me va, vraiment.

Je t’embrasse.

ps : il y a quelqu’un qui dit ça et tout le reste bien mieux que moi, c’est .

7 avril 2011 link 6 notes #rencontre #départ #écriture #Metelkova

où l’on fait confiance à une tête de veau

Je me demande quand est-ce qu’on a commencé à être méfiants. On, un on un peu général. Je ne crois pas que je sois extrêmement méfiante. Je fais confiance, assez facilement. Mais quand même.

Hier, je préparais un cake à la banane, la porte d’entrée était ouverte, pour plus de lumière, plus de soleil, plus de printemps dans notre petite cuisine. (Oui, aujourd’hui il a fait 24°C, tout va bien, merci).

Et tout à coup, quelqu’un frappe à la porte, et demande s’il peut entrer. Comme on a toujours des gens qui frappent à la porte et qui demandent s’ils peuvent entrer - des copains, des copains de copains, des gens qui viennent acheter un vélo, des voisins qui nous offrent des bières, etc., je dis “oui oui” (ja ja, dans le texte) sans avoir vu le quelqu’un en question.

C’est un homme d’une quarantaine d’années, avec un sac à dos et une petite carte accrochée à son blouson. Un représentant. 

Hmpf.

Il commence à m’expliquer ce qu’il vend. De la viande de veau élevé à la campagne, bio, éco, blablablo. Je ne cuisine pas de viande. Je n’en mange pas beaucoup, seulement quand mes colocs en préparent. Ca ne m’intéresse pas. Je hausse les épaules. Entre temps, mon coloc Andrej est arrivé dans la cuisine et commence à discuter avec l’homme. Bon, Andrej, ça ne l’intéresse pas non plus, le veau, parce qu’il vient d’un petit village, et de la bonne viande bioécoblablablo, il peut en avoir quand il veut grâce à son frérot qui fait des allers-retours sur la capitale. Mais tant pis. Il pose des questions, il s’informe.

Au début je tilte pas. Et puis je prends conscience que moi, si je lui posais des questions, à cet homme, c’était pour être gentille, parce que je ne sais pas foncièrement être méchante, être sèche avec des gens qui ne m’ont rien fait. Andrej, c’est pas pour être gentil – bien qu’il le soit toujours – c’est juste que ça l’intéresse. Qu’il se trouve qu’il y a un représentant qui vend du veau, là, dans notre cuisine, et que ça n’arrive pas tous les jours.

Et puis je ne sais trop comment, cet homme se retrouve à boire un thé avec nous. Il a accepté timidement, en disant, « bon, mais pas longtemps, je dois travailler. » Il est resté une demi-heure. Pendant toutes ces minutes, on n’a pas parlé de veau bioécoblablablo. Non, on a parlé de nos vies précédentes, de ce qui fait qu’on en arrive là, un jour, à frapper chez les gens à Ljubljana pour dire « bonjour, voilà, je vends ça ». On a parlé de photographie argentique, d’art contemporain, de ce que ça fait de changer de métier, de voyages, et puis de la vie, de la vie, de la vie.

J’ai écouté surtout. Je m’accrochais pour comprendre, parce que ça allait vite, et parfois, quand Andrej voyait que je ne suivais plus, il traduisait un mot-clé. Puis le représentant est parti. Il a dit qu’il reviendrait pour donner du matériel de photo à Ana.

On ne lui a pas acheté de veau. Pendant tout le temps qu’il a passé avec nous, il n’a pas gagné un sou. On avait tous d’autres choses à faire. Et pourtant.

Je me demande à côté de quelles rencontres on passe, à force d’être méfiants.

2 avril 2011 link 2 notes #rencontre #cuisine #colocs #Slovène